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La quête du Voir. Ou l'orgueil déguisé en éveil.


Pendant longtemps, j'ai cru que je faisais quelque chose de travers.

Chaque cercle de parole, chaque cérémonie, chaque séance de méditation me renvoyait la même gifle silencieuse : les autres voyaient. Moi, non. Derrière mes paupières fermées, le vide absolu. Walou. Aucune image, aucun visage lumineux, aucun guide venu me murmurer mes révélations. Juste un espace intérieur encombré de pensées qui tournaient en rond, d'obsessions, d'un mental qui ne voulait pas lâcher.


J'entendais les autres raconter leurs aigles royaux, leurs couronnes de lumière, les dialectes reçus en songe, les maîtres ascensionnés croisés dans les mondes intérieurs. Et moi, je rentrais chez moi les mains vides, avec cette question qui grondait comme une accusation : mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?


J'ai avalé ce sentiment pendant des années. Cette jalousie honteuse, cette incompréhension, cette impression d'être exclue d'un monde auquel les autres avaient accès. On m'a dit que j'étais trop chargée. Que ça s'ouvrirait. Cérémonie après cérémonie, j'attendais.


Le coup de grâce


La vraie gifle est venue en 2021, quand j'ai commencé mon chemin avec les plantes sacrées et l'Ayahuasca.


Malgré la terreur que m'inspirait cet univers, j'avais une impatience secrète : voyager dans ces mondes merveilleux, rencontrer mes guides, parler aux maîtres. Et là, le néant total. Aucune image. Aucune voix. Au mieux quelques couleurs furtives, des formes fugaces. Rien.


Les autres recevaient des couronnes. Des enseignements secrets. Des langues inconnues. Des serpents à trois têtes.


Moi, j'avais un espace intérieur rempli de pensées et d'obsessions.

Puis quelque chose a changé.

Ce n'était pas une vision. Ce n'était pas une révélation spectaculaire.

Juste une lumière lente, presque ennuyeuse dans sa simplicité : j'ai arrêté de courir après ce que je ne voyais pas.

Et là, ce que je vivais vraiment a commencé à exister.


Ce que j'avais raté pendant tout ce temps :

mes expériences sous les plantes ressemblaient à des sabbats, à des états mystiques profonds, des dissolutions de l'égo silencieuses et radicales. Mais parce qu'il n'y avait pas d'images, je les déclarais nulles. Inintéressantes. Inférieures.




La vision peut être le piège le plus subtil de l'égo


Dans les traditions yogiques, il existe les siddhis — les pouvoirs occultes.

La clairvoyance, la prescience, les visions d'autres dimensions. Ces dons apparaissent parfois sur le chemin du pratiquant avancé. Et dans presque toutes les traditions sérieuses, le maître dit la même chose : ne t'arrête pas là.


Ce sont des cadeaux empoisonnés. Des tests. Les siddhis ne sont pas le but, ils sont la dernière tentation avant la dissolution du moi.


Les visions dans les cérémonies fonctionnent souvent de la même façon.

L'égo est une créature intelligente. Il ne se laisse pas dépouiller facilement.

Quand il sent que le chemin spirituel risque de le dissoudre, il se réinvente. Il se costume. Il prend la voix d'un ange, d'un guide ancestral, de l'Ayahuasca elle-même. Il fabrique des royaumes colorés, des couronnes de guérisseur, des révélations secrètes, des missions cosmiques. Et le chercheur, ébloui par l'extraordinaire, croit avoir reçu une transmission divine.


Ce que l'égo a reçu, c'est du carburant.


La vision nourrit l'identité spirituelle au lieu de la dissoudre. Elle devient un récit, une histoire à raconter en cercle, une preuve que l'on avance, que l'on est choisi, que l'on est spécial. Et pendant ce temps, la traversée réelle — celle qui dérange, celle qui exige qu'on lâche quelque chose de vrai — n'a pas eu lieu.


Ce que j'ai vu dans les cercles


J'ai vu des femmes s'enorgueillir de visions d'arc-en-ciel parce que c'est le symbole des grands guérisseurs.

Des hommes se lever d'une cérémonie avec un sentiment de supériorité tranquille, porteurs d'un enseignement secret que les autres n'avaient pas reçu.

Des participants comparer leurs voyages comme on compare des trophées.

Et pendant ce temps, ceux qui n'avaient rien vu se taisaient, convaincus d'être en retard, défaillants, indignes.


C'est une surenchère d'images fantasmagoriques. Le fantasme ultime d'une quête superficielle.


Lucifer, dans sa traduction littérale, c'est le porteur de lumière. Il n'attaque pas dans l'ombre. Il séduit dans l'éclat. Le fantastique, le spectaculaire, l'extraordinaire à paillettes : ce sont ses outils. Les plantes nous testent.


Elles nous offrent parfois ces cadeaux-là pour voir si nous allons y succomber — ou continuer à creuser pour trouver le Royaume.


La transformation ne ressemble pas à un feu d'artifice

La vraie transformation ressemble à quelque chose qui se défait doucement.

Une croyance qui cède. Une peur qu'on regarde enfin en face.

Un silence qu'on n'est plus obligée de fuir. Elle n'a pas de couleur, souvent. Elle n'a pas de forme. Elle ne fait pas une bonne histoire à raconter en cercle de parole.


Mais rentré chez toi, après la couronne et le serpent à trois têtes — qu'est-ce qui a changé ? Dans la façon dont tu traites ceux que tu aimes ? Dans la façon dont tu te traites, toi ?


C'est là, seulement là, que se mesure la profondeur du travail.


Tous les canaux ne sont pas les mêmes — et aucun n'est supérieur


Nous sommes différentes.

Certaines voient, d'autres entendent, d'autres ressentent dans le corps, d'autres traversent dans un silence total et ramènent quelque chose d'innommable mais d'indéniable.


La hiérarchie que nous avons construite autour de la vision est une construction culturelle, nourrie par une société d'image et de représentation, plaquée sur des chemins qui n'en ont que faire.


Depuis que j'ai arrêté de vouloir voir, la vérité s'est dévoilée.


La seule expérience qui compte, c'est la tienne.

Pas pour ce qu'elle t'a montré — mais pour ce qu'elle t'a révélé de toi, au plus profond, là où les images n'atteignent pas.


Le reste n'est qu'une chimère bien déguisée.


Héloïse Bournonville est femme médecine en Martinique. Elle accompagne les femmes à travers les médecines sacrées — Kambo, Cacao — et les pratiques du souffle et du son. Son travail ne promet pas la lumière. Il accompagne dans l'obscurité, jusqu'à ce que tu trouves la tienne.

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